La démilitarisation de la zone située autour de Pradeira et de Florida, deux localités au sud-ouest de Bogota, est l’une des conditions posées par les Forces armées révolutionnaires colombiennes (FARC) avant l’ouverture de négociations avec le gouvernement. Ancrés dans la région, les Indiens de la communauté nasa refusent le destin de déplacés dévolu à nombre de leurs compatriotes. Reportage dans ce berceau historique des FARC avec Anne Corpet.
De notre envoyée spéciale en Colombie
«Bienvenue à Florida, pays du tourisme, une destination sûre», signale un panneau à l'entrée de la ville. Mais un barrage militaire filtre les entrées dans la municipalité. La ville aligne ses façades colorées sous les sommets de la cordillère centrale, perdus dans la brume. Sur les panneaux indicateurs, les poteaux électriques ou quelques vitrines, de petites affichettes anonymes ont été posées : «Non aux prises d'otages, oui à la liberté !». La semaine précédant notre arrivée, le chef de la police locale a été kidnappé. Guillermo Solorzano se rendait en compagnie d'un riche commerçant à une fête dans une municipalité voisine. «Il a été victime d'un excès de confiance», souligne le capitaine Paiva qui le remplace à la tête du commissariat. «Nous ne devons pas sortir de Florida sans escorte armée. La guérilla se cache tout près dans les montagnes».
Dans son appartement, Julia Maria, épouse de l'officier kidnappé montre les diplômes d'honneur reçus par son mari. «Je ne sais pas si c'est la guérilla qui l'a enlevé : les FARC n'ont pour l'instant rien revendiqué», soupire-t-elle. Comme les policiers, Julia Maria estime que son mari n'était pas visé au départ par les kidnappeurs. «Ils enlèvent les gens pour la rançon. C'est le commerçant qui l'accompagnait qui était la cible de l'opération. Mais quand ils se sont rendu compte qu'ils tenaient aussi un officier de police, leurs motivations économiques sont devenues politiques», explique-t-elle. Et se tordant les mains elle ajoute : «Le kidnapping, c'est pire que la mort. La douleur est constante et on ne sait pas combien de temps elle va durer. Certains otages sont retenus depuis dix ans dans la forêt».
Comme chaque samedi, la foule se presse entre les étals colorés du marché de Florida. Mais entre les piles de fruits exotiques et d'épices odorants, personne n'ose commenter l'enlèvement de l'officier de police. Même la question de la démilitarisation de la zone, réclamée par les FARC, semble taboue. «C'est au gouvernement et à la guérilla de décider ce qui doit être fait», lance une marchande de vêtements. Interrogée sur l'éventuelle inquiétude que pourrait susciter le départ des forces de l'ordre de Florida elle ajoute : «Si on ne se mêle pas de leurs affaires, les groupes armés ne posent pas de problèmes aux villageois». Mario, vendeur de billets de loterie, concède du bout des lèvres une explication : «Les gens se taisent car la parole peut tuer. Les mouvements subversifs ont des oreilles partout». De fait, même le nom de la guérilla semble dangereux à prononcer. «La ville est quadrillée», confirme un journaliste local. «Les paramilitaires ont le contrôle de certains quartiers et les FARC tiennent le reste de la cité. Seuls les Indiens réussissent à conserver leurs distances avec les groupes armés».
Les Indiens Nasa vivent disséminés dans la montagne, au dessus de Florida. Un contrôle militaire filtre les passages qui mènent à leur territoire. Tous les indigènes sont systématiquement fouillés. «Bienvenue en terre indigène», lance Wilson Lulico Ramos, chef de la communauté des Nasa, sitôt le barrage franchi par son vieux véhicule tout terrain. La piste serpente en lacets dans l'épais manteau forestier, se poursuit sur une crête et remonte à flanc de montagne. Les toits de Florida disparaissent dans la plaine, et loin derrière se devinent les contours de la ville de Cali. Une vingtaine d'indigènes, bottés de caoutchouc et armés de bâtons décorés de rubans colorés, nous attendent quelques centaines de mètres avant le village de Las Brisas. «C'est la garde indigène», explique Wilson, «nous nous sommes organisés pour protéger la communauté, prise entre les feux de la guérilla et ceux de l'armée. Notre force, c'est l'unité, et nos bâtons sont le symbole de notre autorité».
José Vincente Guasaquiyo, coordinateur des gardes des différentes réserves, détaille : «je commande 630 gardes, hommes, femmes et adolescents. Notre territoire s'étend de Florida aux sommets de la cordillère centrale». Le 23 janvier 2007, un membre de la communauté nasa a été tué par les forces armées, qui ont invoqué une «erreur militaire». «Notre réaction a été immédiate», raconte José Vincente. «A 80 gardes, nous avons encerclé douze soldats. Nous les avons convaincu de déposer leurs armes à terre, et nous les avons capturés.» Les indigènes ont procédé de la même manière avec les FARC, encerclant et désarmant quelques guérilleros. «Nous avons organisé une cérémonie et détruit une de leurs mitrailleuses devant eux. Pour nous, les conflits ne doivent pas se régler par les armes», explique le chef Wilson Lulica Ramos.
Le village des Indiens nasa aligne ses toits de tôle entre les cimes. La population vit en quasi-autarcie, grâce aux cultures du bas des montagnes, aux fruits des forêts, au bétail, aux poules, et aux poissons pêchés dans les rivières. Mais avec l'installation d'une base militaire à proximité, le quotidien s'est compliqué. «Depuis l'arrivée des soldats, la guérilla a truffé notre territoire de mines anti-personnelles», explique une mère de famille. «En trois ans, cinq personnes de la communauté ont été blessées, et beaucoup d'animaux ont été tués», ajoute-t-elle.
Face aux verts sommets qui disparaissent sous d'épais nuages, le chef Wilson Lulica Ramos explique : «Notre communauté est la première victime de ce conflit. Nous ne collaborons avec aucune des deux parties et nous souhaitons servir d'intermédiaire en vue de la libération des otages détenus par les FARC et des guérilleros emprisonnés. Dans cette perspective, nous soutenons la démilitarisation de la région demandée par la guérilla. Mais notre souveraineté sur nos terres doit d'abord être reconnue et respectée par tous. Ces montagnes sont notre propriété ancestrale. Hélas, les combats et les mines nous empêchent d'y circuler librement». Arrivé au volant d'un camion surchargé de bois de chauffe, le gouverneur de toutes les communautés indigènes de la région, Luis Horacio Agua n'espère aucun miracle. «Si les militaires partent, d'autres groupes armés les remplaceront immédiatement. Et comme toujours, ce sont les indigènes qui paieront le prix de la violence. Les autres paysans sont partis, mais nous nous resterons, même si nous devons y laisser nos vies», conclut-il.
Remonté à bord de son véhicule tout terrain, Wilson Lulica Ramos klaxonne pour signifier le retour imminent vers Florida. «Une fois la nuit tombée, il n'est pas prudent de circuler. Nous ne pourrons plus garantir votre sécurité», lâche-t-il. Debout devant l'école, les enfants du village entonnent l'hymne de leur communauté : «Nous sommes des paysans indigènes et sommes fiers du sang qui coule dans nos veines. Nous continuerons la lutte pour honorer notre lignée».